Fashion

Mes chaussures, mon miroir

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Parce qu’elles recouvrent le pied, symbole de la puissance chez la femme pour Freud, nos chaussures en disent long sur notre façon d’avancer dans la vie. Ballerines ultraplates ou talons hauts ? Entre les deux, notre corps balance et notre humeur avec… Décryptage.

Femmes et chaussures, c’est toute une histoire. Nos placards en regorgent : plus de neuf ­paires en moyenne selon des sondages. Elles fascinent, ont leurs ­icônes monstrueuses, risibles, irrésistibles comme Imelda Marcos ou Céline Dion qui posséderaient plus de trois mille paires de chaussures de luxe. Elles reflètent nos états d’âme et les multiples personnalités que nous revêtons au cours d’une même journée. Camille, ravissante quadra, avoue choisir ses tenues en fonction de ses chaussures : « Elles sont essentielles. C’est d’abord elles que j’ai envie de valoriser. Hier, mon humeur s’est tournée vers des ballerines pointues, pour fêter l’arrivée du soleil après une semaine de grisaille. Et il a fallu que je déniche le jean idéal et une chemise de lycéenne faussement sage. »

Pourquoi accorder à cet accessoire une importance telle qu’il finit parfois par dicter le choix de nos vêtements ? Parce qu’il recouvre le pied, qui représente le « substitut du phallus de la femme », nous explique Freud dansTrois Essais sur la théorie sexuelle (Gallimard, “Folio essais”, 1989). Autrement dit, le pied symbolise la puissance de la femme, qui ne possède pas de pénis. En le couvrant, nous le sortons définitivement de sa fonction organique pour en faire un objet de désir, signifier aux autres quelle force nous anime, quelle histoire nous avons envie de leur raconter. Quand nous pénétrons dans une boutique, deux grandes préoccupations nous animent : le confort, qui soulignera notre démarche, et l’esthétique, qui révélera notre capacité séductrice. Suivant notre humeur, l’une prend le pas sur l’autre.

Quand nous les choisissons confortables

Nous nous orientons vers des souliers fonctionnels quand nous nous voulons juvénile, véloce, réactive. Comme Laure, 35 ans : « Il faut que je puisse attraper un bus, partir à l’aventure, courir si besoin est. Il y a certains modèles dont je ne veux pas entendre parler : les mules, par exemple. J’aurais trop peur d’être piégée, que mon talon se coince dans une grille. » François Feijoo, P-DG d’André, l’enseigne de chaussures, confirme que la fonctionnalité fait partie des exigences des clientes et que la marque étudie de plus en plus le sujet : « Nous avons décidé de nous concentrer sur le fait de pouvoir marcher confortablement avec de jolis modèles. Ils ne doivent pas être des instruments de torture. Il faut respecter le pied. »

Comme les hommes, les femmes veulent elles aussi enfiler des bottes pour parcourir sept lieues. Cet hiver, le chausseur a très bien vendu des bottes western dont il avait beaucoup travaillé le chaussant (la cambrure la plus agréable pour le pied). Cette forme a remporté tous les suffrages pour sa fonctionnalité, mais aussi parce que « l’époque est très agressive et les bottes protègent »

Être à l’aise dans ses pompes ne va pas de soi. Explications de la psychiatre, philosophe et psychanalyste Vannina Micheli-Rechtman, auteur de la La Psychanalyse face à ses détracteurs(Aubier, 2007) : « Le pied, c’est la fin de notre corps, de la représentation, il nous termine. La chaussure fonctionne comme une protection, c’est le vêtement du pied qui tend à refaire l’enveloppe, autrement dit : un dedans et un dehors. » Elle pare à la fragilité de l’image, « ponctue la tenue, donne la touche finale », confirme la psychiatre et psychanalyste Catherine Joubert (Déshabillez-moi chez Hachette Littératures, “Pluriel”, 2007). C’est un peu comme les pantoufles de vair de Cendrillon : une affirmation de notre part de princesse, une synthèse du style que l’on veut se donner.CK-Rogers-Crazy-Shoe-Closet

« Nous vivons dans une société de poseurs, constate Nathalie Elharrar. Il faut être sa propre création, que la composition soit parfaite, assortie au portrait que l’on veut donner de soi-même. » Le succès des escarpins très fins portés par Carrie Bradshaw, l’héroïne de la série et du film Sex and the City, souligne à quel point la vogue des talons aiguilles est emblématique d’une femme moderne capable de s’entraver pour prouver sa pleine maîtrise d’elle-même. Elle exprime, avec sa capacité à masquer la douleur, toute sa ­dualité : elle est forte et fragile à la fois.

Ces parures d’ambitieuse sexy chic suscitent beaucoup de convoitise, assurent stylistes et industriels, qui les déclinent dans des couleurs plus vives les unes que les autres : rouge intense, rose shocking, citron, lilas… Oser cette version extrême du traditionnel escarpin revient à proposer un concentré maximal de séduction. Selon Nathalie Elharrar : « On ne se dit pas : “Cette femme a de belles chaussures.” Mais tout simplement : “Cette femme est belle.” » Le soir, Monique, 45 ans, enfile des chaussures « impossibles, des escarpins qui me grandissent, me donnent de l’allure et dessinent une belle silhouette ». Dans la journée, elle se hisse un peu moins, mais à peine (dix centi­mètres) : « J’exerce un poste à responsabilités dans un milieu misogyne et j’aime me jucher, regarder les autres dans les yeux, voire du haut vers le bas. » Avec des talons hauts, nous voulons voir et être vues. C’est notre ego qui s’exprime : « Je suis là. Regardez-moi. Je ne suis pas n’importe qui. » À partir de neuf centimètres, une image de femme en majesté surgit et confirme un virage très sexuel : « Cette mise volontaire sur piédestal, cette hauteur obligent à rentrer le ventre pour que la ceinture abdominale tienne le dos. Les seins et les fesses ressortent, ce qui nous ­érotise

Quand elles nous rendent invincibles

Notre imaginaire érotique est aussi bien enclenché par les déclinaisons sexy de bottes. Lacées, à talons aiguilles,cuissardes, elles se sont transformées en armures qui serrent les jambes comme un corset, affinent tout en dissimulant. « Ce qui cache excite l’envie de voir, de toucher. Tout comme avec la lingerie complexe, l’homme va devoir franchir une barrière, un obstacle avant d’accéder au reste… »

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