Miroir de La Sultane

L’optimisme engagé d’Olfa Terras Rambourg

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Si « l’optimisme engagé » était une personne Cette personne serait Olfa Terras Rambourg

Depuis que la fondation Rambourg est active en Tunisie, sa présidente Olfa Terras Rambourg a beaucoup fait ­parler d’elle. Belle, élégante et très bien soignée, elle a une si fière allure qu’on dirait une princesse sortie d’un conte de fée bien moderne. Mais dès qu’on ­l’approche un peu, on se rend compte que cette première ­impression ne lui rend pas justice. Vous savez ce petit grain qui donne de la texture à la matière ? Celle de l’étoffe dont Olfa est faite ? Eh bien sa trame est si subtile qu’elle vous enveloppe le cœur et vous voyez la femme telle qu’elle est : chaleureuse, authentique et spontanée. Elle ne fait pas semblant. Elle ne cherche pas à plaire. Elle est. Notre entretien…

Commençons par les choses les plus simples. Et si vous nous parliez un peu de vous. Qui êtes-vous ?

Qui suis-je ? Cette question est assez compliquée ­finalement… Je suis née à Bizerte. C’est important, je trouve, de savoir où sont nés les gens. Je suis un pur produit de l’école tunisienne. J’ai fait toute ma scolarité dans l’école publique. À Bizerte puis à Tunis. Par la suite, je suis partie à Londres… J’ai travaillé dans la finance. En ce moment, je vis entre Paris et Tunis mais cet été, je viens m’installer en Tunisie. J’ai 5 enfants qui ont entre 4 et 14 ans et je crois que je suis une personne qui aime foncièrement la vie. Je crois en l’Homme et en sa bonté. Je crois que c’est pour ça que je fais ce que je fais. L’Homme est bon mais il peut devenir méchant (plutôt que l’inverse). Nous commençons tous, notre vie en étant bons et spontanés, sans préjugés. Quand on regarde un enfant évoluer, on s’aperçoit de l’impact de la famille, de l’école, de la société, etc. Mais je suis plutôt positive. Je crois qu’en travaillant sur certains points, en réalisant certaines rencontres, on peut aider les autres à devenir meilleurs.

Il y a un point qui m’interpelle ! Vous mettez souvent l’accent sur le fait que vous soyez « un pur produit de l’école tunisienne ». Pourquoi tant d’insistance ?

On ne peut pas construire de pays, d’État, de nation, si le système éducatif n’est pas performant. Et j’estime qu’à mon époque, il l’était encore. Alors, quand on me dit : « tu es quelqu’un qui a réussi, tu es quelqu’un qui fait les choses, tu as une vraie réflexion, une certaine densité, etc. » Je réponds toujours : « bah moi je suis le produit de l’école tunisienne ! » Je suis très fière de l’être ! Il y a des personnes qui préfèrent valoriser leurs études à l’étranger… J’ai moi-même continué à l’étranger. J’ai fait du droit à la Sorbonne… Mais je ne le dis pratiquement jamais. Je suis le produit de l’école tunisienne qui était performante à un certain moment et qui l’est de moins en moins… C’est peut-être pour ça que ça revient souvent parce que. Inconsciemment ça m’énerve certainement !

Faudrait-il comprendre que, comme beaucoup de personnes, vous ayez commencé à faire les choses après la révolution ?

Non pas du tout. Mon mari et moi, avons toujours ­contribué à des causes qui nous tiennent à cœur ou des œuvres de charité. On s’est toujours impliqué… bien avant la ­révolution. Mais pas en Tunisie. Ici, je faisais comme les tunisiens qui sont très généreux et il ne faut jamais dire le contraire. Mais c’est une certaine forme de générosité. Elle est culturelle : on donne aux gens qu’on connaît et pas à ceux qu’on ne connaît pas. Ça commence à changer un tout petit peu mais c’est une question de confiance et il y a beaucoup de choses qui entrent en jeu : on donne aux gens qui connaissent des difficultés, à nos amis, à notre famille… On donne aux gens qui travaillent autour de nous… C’est une certaine forme de philanthropie très particulière et très ancrée dans le proche. On n’a pas cette philanthropie anglo-saxonne où on donne à des gens qu’on n’a jamais vu de notre vie. On a du mal à faire ça en Tunisie. Ici, il faut qu’on connaisse la personne. Il faut que la personne nous touche, qu’on lui ait parlé. Il faut qu’on l’ait vue comme pour s’assurer qu’elle a vraiment besoin d’aide. Donc, je donnais comme les tunisiens, ­discrètement. Maintenant, avec la fondation Rambourg, c’est différent. Je prends le temps de la réflexion, j’ai des objectifs. C’est plus structuré alors qu’avant, c’était pour qu’ils achètent le ­cartable, les ­médicaments, des vêtements… Voilà, c’était des choses ­plutôt comme ça. La révolution a changé beaucoup de choses parce qu’elle nous a donné envie de faire des choses en Tunisie. Et on s’est dit que ça y est, maintenant on est libre de faire ce qu’on voulait sans qu’on nous tombe dessus et qu’on nous oblige à faire ceci et pas cela ou qu’on soit catalogué… On a une vraie liberté aujourd’hui. Bien sûr la situation est très difficile ­économiquement, socialement, politiquement. Mais on a des acquis extraordinaires. Il ne faut pas l’oublier.

La première fois que je vous ai entendue, vous parliez de Jbel Samema. Comment est née cette fascination ?

Non, en fait, je n’avais pas d’amour particulier pour la ­montagne, ce n’est pas un élément dans lequel j’ai grandi. C’est plutôt une rencontre avec la montagne et c’est la rencontre avec quelqu’un. C’est Adnène Helali qui a porté le projet du centre culturel de Jbel Samema. Moi je me vois comme une facilitatrice. Je me vois comme quelqu’un qui permet à d’autres de s’affermir, de réussir et de donner le meilleur d’eux même. Et c’est peut-être pour ça que je ne suis pas toujours en avant. Je dois de plus en plus me mettre en avant, parce que je sens que c’est important : ça peut ­inspirer, ça peut encourager, ça peut redonner espoir… Mais, c’est Adnène qui a tout le mérite dans cette histoire. C’est lui qui se bat depuis 15 ans. Inlassablement. C’est un héros de la nation. Il s’est battu sans relâche. Tous les jours. Il milite pour sa montagne… Et toujours avec le sourire, beaucoup de douceur, et en même temps avec de la fermeté car il sait ce qu’il veut… Il a fini par croiser quelqu’un qui a tenu sa promesse. Il a eu 36000 personnes qui lui ont menti en lui disant : « mais oui c’est génial, on va t’aider… » Et un jour, parce que je pense que quelque part on est récompensé pour sa persévérance et ­certainement parce que lui aussi est très authentique, eh bien on y ­arrive. Tout ce qu’il fait, il le fait vraiment par amour pour sa région. C’est comme ça que j’ai découvert la montagne et j’ai été bouleversée. L’endroit est bouleversant. Les gens sont bouleversants. L’histoire est belle et c’est la Tunisie. Je ne pouvais pas ne rien faire. Cet endroit est magique.

L’éveil d’une nation est la toute première grande exposition que votre fondation a organisée. Prévoyez-vous de faire quelque chose d’autre ?

Oui, pour commencer, l’éveil d’une nation, devait être une première étape vers un plus grand projet. C’était ­supposé nous mener vers la restauration du palais Ksar Said pour en faire, par la suite, un musée national. Ce projet est tombé à l’eau car l’État a choisi de ne pas donner Ksar Said en concession. Il y aura, paraît-il prochainement, une liste de monuments mis en concession dans le cadre d’un Partenariat Public-Privé. Attendons de voir.

Par ailleurs, nous espérons pouvoir organiser une nouvelle exposition pour l’année prochaine. Mais nous réfléchissons encore au thème et surtout au lieu. Il n’y a pas beaucoup d’espaces d’exposition à Tunis capables d’accueillir une grande exposition. À part le palais des congrès et le palais Kheireddine il y a très peu d’options.

Là, vous venez de lancer quelque chose de nouveau : 3ich Tounsi. Parlez-nous en un peu…

3ich Tounsi est une initiative de jeunes tunisiens qui voient que le pays va mal. Les gens sont déprimés et au bout du rouleau. On ressasse constamment des choses négatives, : tout va mal et rien ne marche. Il n’y a plus de confiance, ni en nous, ni en les autres. Il y a en ce moment, quelque chose qui est en train de nous pourrir la vie. Les gens n’ont plus envie de rien. On s’est dit : soit on reste spectateur, soit on essaye de faire quelque chose… de fédérer les énergies. Et donc on a créé 3ich Tounsi pour mettre à l’honneur les gens qui veulent faire bouger les choses et on leur dit : venez, parlons-en trouvons des solutions ensemble, fédérons toutes les bonnes volontés. Redonnons envie, redonnons confiance.

Nous voulons présenter une alternative à ce qu’il y a en ce moment. Nous organisons des évènements un peu ­partout. On a été à Tunis, Le Kef, Théla et bientôt Mednine… C’est un mouvement citoyen avec de gens qui ont envie de changer les choses en fédérant les autres autours d’eux et pourquoi pas créer des synergies, lancer des initiatives pour dire voilà : les gens se rencontrent, apprennent à se connaître, entrent en contact les uns avec les autres. On souhaite créer une dynamique. Une alternative à la déprime ambiante qui va à l’encontre de cette idée selon laquelle « de toute façon on ne peut rien faire, de toute façon ça ne sert à rien. » On a choisi de dévoiler les choses petit à petit et ça titille les gens. Ils se disent : c’est intéressant, c’est différent, c’est bien fait. Et l’idée, c’est que ça monte en puissance petit à petit. On invite les gens à se reprendre en main et à continuer à se battre malgré les difficultés et surtout de retrouver la fierté d’appartenir à ce pays.

Et vous pensez y parvenir ?

Bien sûr. Il y a d’ailleurs un grand engouement. Surtout de la part des jeunes. Ils se disent « il y a un truc, là qui est en train de se faire ». Les gens nous contactent. Des jeunes dans les régions nous demandent de les aider à organiser des talks dans leurs quartiers et dans leurs communautés. Ils nous demandent de les aider avec la logistique ou des idées. Il y a une dynamique qui s’installe. Parce qu’il faut bien commencer quelque part. Mais le début c’était de se demander : jusqu’à quand on va rester spectateur ?

Quels sont vos projets ?

Là je me lance dans l’économie sociale et solidaire. Je m’intéresse à l’agriculture biologique et à l’artisanat. Nous avons un nouveau directeur de la Fondation, Shiran Ben Abderrazak qui reprend les choses en main. Moi je prendrai un peu de recul, même si je garderai toujours un œil très attentif. Je m’oriente vers quelque chose qui est de l’ordre de la création d’emplois, de richesse… pour insuffler des dynamiques culturelles et économiques, dans des endroits où il n’y a rien. Et c’est un peu Jbal Semama et toutes les formidables rencontres faites à travers la Fondation qui m’ont mené là.

 

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